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Alger sans Mozart : La fiancée, l’orpheline et la compagne


 

Après y avoir vécu pendant des années, on pense souvent connaître Alger et ses moindres recoins : et pourtant, celle ville qui ne cesse de surprendre, échappera toujours à notre regard d’une manière ou d’une autre. Elle respire, cherche à nous parler, et dans le silence de ses immeubles ou le vacarme de ses cours, Alger ne peut s’empêcher de raconter une histoire. Mais laquelle écouter ?

Alger sans Mozart est un roman écrit de la main de Jamil Rahmani et Michel Canesi, paru en 2012. Dans ce récit chronologique, les époques et leurs couleurs se mélangent et dressent une image d’Alger à travers trois paires d’yeux : celle de Louise, une Française née en Algérie et qui se sent profondément algérienne ; de Marc, son neveu et réalisateur de renom établi en France. Et enfin, rejoint ce récit Sofiane, un adolescent algérien dont les rêves et ambitions ne connaissent pas de limites.

 

Comment ces trois personnes, issues d’époques drastiquement différentes, se rencontrent-elles afin de nous livrer leur histoire commune ?

Voyageons à travers l’histoire de ce récit : à l’aube de la révolution, l’Algérie coloniale bat son plein, et Louise, adolescente insouciante, ne se doute pas du changement qui allait opérer d’ici peu.

Vivement attachée à cette terre, parlant kabyle et arabe, il lui est impensable de remettre en question son appartenance. Néanmoins, elle fut bien obligée d’ouvrir les yeux sur une réalité qu’elle s’efforçait jusqu’à là d’ignorer : la guerre d’indépendance éclateet bouleverse le court des choses.

Le peuple algérien sort de son mutisme et prend les armes, bien décidé à mettre fin à la colonisation. Louise, déchirée entre les deux, devient « le trait d’union entre deux peuples pour l’amour d’une terre, pour l’amour d’un homme ».

 

À travers son amour pour Kader, jeune Algérien étudiant en médecine, elle intègre la résistance en restant sur ses gardes car "les criminels étaient partout, chez les musulmans et chez nous".

Refusant d’avoir du sang sur les mains, et étant toujours fidèle à la France, elle n’hésita tout de même pas à transporter des valises remplies de médicaments pour le FLN, et ce malgré le risque d’être découverte par les siens.

Le 18 mars 1962 fut signé le cessez-le-feu, déclarant l’indépendance de l’Algérie. Louise, contrairement à sa famille ainsi qu’à des milliers de pieds-noirs, refuse de quitter l’Algérie en dépit de la menace que représentait l’OAS et se marie avec Kader.

Les années passent, et le pays reprend son souffle. Néanmoins, son idylle prenant fin 30ans après, Louise se retrouve divorcée, dans la ville qu’elle chérit tant mais ne reconnaît plus, « Un monde, mon monde, s’est effondré. Je voulais qu’il change, qu’il évolue, non pas qu’il disparaisse. Que les injustices soient réparées et non remplacées par d’autres.

 

 Délaissée, isolée dans son appartement avec des meubles et des souvenirs pour seuls compagnons, elle voit naître devant elle un extrémisme religieux qui plongera Alger dans des ténèbres. Considérée comme une mécréante « gaouriya », elle cohabite difficilement avec ce nouvel environnement, qu’elle méprise ouvertement : « Elle refuse d’être habillée en pingouin et qu’on l’empêche d’écouter la musique. La vie c’est la liberté : la liberté de croire, de voir, d’entendre et d’aimer sans contraintes, dans le respect de soi et des autres…

Un monde, mon monde, s’est effondré. Je voulais qu’il change, qu’il évolue, non pas qu’il disparaisse. Que les injustices soient réparées et non remplacées par d’autres.»

 

Dans ce sombre tableau, une lueur d’espoir surgit : Sofiane, son petit voisin. Ayant perdu sa mère récemment, le jeune garçon passe de plus en plus de temps en compagnie de Louise, qui lui apprend le français, la littérature, la musique. Il ne comprend pas comment cette femme que sa société qualifie de « kafira » est une source aussi intense de bonheur. La pensée extrémiste prenant de plus en plus d’ampleur, Sofiane tente tant bien que mal de balancer entre les deux bouts : il a du mal à renier ce que son entourage prêche, mais il ne peut nier que sa voisine a raison sur plusieurs points.

Entre en scène alors Marc, le neveu de Louise. Deuxième fils de sa sœur, très proche de sa tante avec qui il partage de nombreux souvenirs depuis tout petit, il devient un grand réalisateur français qui d’un jour à l’autre, perd son odorat.

Ressentant une certaine nostalgie vis-à-vis de ses jours passés en Algérie, Marc revient à Alger pour voir sa tante et rencontre Sofiane. C’est là que commence une nouvelle partie du récit, mêlant un homme désabusé dont le succès rend impassible, et un adolescent plein de vivacité et d’ambitions. Chacun aidera l’autre à sa manière, le livre nous emportant d’Alger à Tanger ensuite à Marbella, c’est un récit riche en voyages.

 

Le titre, intrigant au début, prend tout son sens quand l’on comprend que Mozart, au-delà de la musique, représente ce qui rendait Alger si vivante : ses joies, ses fêtes, ses rires, ses larmes… Avec la venue de l’extrémisme et des menaces qu’il présentait, Louise ne reconnaissait plus le berceau de sa vie : « La tragédie de ma vie s'est jouée dans un décor somptueux.

Une ville si blanche qu'elle s'éblouit dans le soleil, si blanche qu'elle brûle les yeux de ses murs immaculés en procession immobile vers la mer, si blanche qu'elle boit, les jours de pluie, tout le ciel et sa lumière…je guette les bateaux qui nous lient à Marseille, à cette France étrangère et lointaine, à ce pays qui s'éloigne chaque jour un peu plus, oubliant qu'autrefois, son cœur battait ici.»

 

Ce livre met en lumière des vérités qui nous, en tant que lecteurs, nous avons du mal à parfois digérer. C’est aussi l’histoire de deux pays qui se sont quitté sans pour autant sevrer les liens qui les unissent.

 

C’est pourquoi je conseille vivement la lecture de cet ouvrage, une ballade dans le temps comme on en voit rarement, mêlée à une intrigue qui nous fait tourner les pages avec empressement.

 

« Les parfums de nos vies sont les mots d’amour de nos morts. »

                

Camélia Lourdiane

Commentaires

24/10/2019 à 00:16:04

Good article !